Retour sur Agile Le Mans 2026

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Et si ralentir était la seule façon d’accélérer ?
C’était le 12 février 2026. L’Agile Tour du Mans battait son plein, avec son lot habituel de conférences et d’ateliers autour de l’agilité. Mais au milieu de tout ça, une conférence a particulièrement attiré mon attention. David Laizé, que j’avais déjà eu l’occasion d’écouter lors de l’Agile Tour sur Nantes, dans son talk « Ralentir pour aller plus loin« , est venu bousculer mes certitudes de chef de projet toujours pressé. Son constat ? Notre obsession de la vitesse est devenue notre principal frein. Retour sur une intervention qui fait réfléchir.
Et si nous voulions toujours aller trop vite ?
Nous connaissons tous les valeurs du Manifeste Agile. Nous les citons en réunion, nous les affichons sur nos murs, nous les partageons à des profils peut-être parfois moins initiés à l’agilité. Mais il y en a un, le 8ème principe, que nous avons collectivement décidé d’ignorer : le rythme soutenable. Vous savez, celui qui dit que les équipes doivent pouvoir tenir ce rythme indéfiniment. Oui, celui qui nous explique que dans la durée, nous devons pouvoir tenir un rythme de travail qui sera constant et soutenable, dans de bonnes conditions, par toutes les équipes d’un projet par exemple.
David a démarré fort avec une image qui a fait rire jaune toute la salle : il imagine les fondateurs de l’Agile réunis dans une salle en 2001, et au moment d’écrire ce principe, un certain « Michel » se lève et dit : « On est bien d’accord, ça, on ne le fait pas ? ». Rires dans la salle, mais prise de conscience immédiate. Parce que soyons honnêtes : qui applique vraiment ce principe dans nos projets ? Qui arrête tout ce qu’il est en train de faire lorsqu’un client arrive avec une nouvelle demande encore plus urgente que la précédente ?
Le constat est là, chiffres à l’appui : 66 % des Français manquent de temps (d’après une étude citée lors de la conférence). Nous produisons aujourd’hui en 17 jours ce que le monde produisait en un an en 1900, soit 22 fois plus vite. Et pourtant, nous avons l’impression de courir encore plus qu’avant. Paradoxe total. Pourquoi ? Parce que nous confondons être occupé et être productif. Parce que nous valorisons celui qui reste tard le soir, celui qui répond aux mails à 23h, celui qui enchaîne les réunions sans respirer.
Le « Slow » : performance ou paresse ?
L’analogie sportive utilisée lors de la conférence est intéressante, et elle parle à tout le monde. Pour progresser, un coureur de fond s’entraîne majoritairement « sous le seuil », en aisance respiratoire. Il garde sa fréquence cardiaque basse, il peut tenir une conversation en courant. S’il sprinte tout le temps, il se blesse, il s’épuise, il régresse. C’est la base de l’entraînement sportif, confirmée par des décennies de recherche.
En entreprise, chez Neosoft, chez nos clients, nous faisons exactement l’inverse : nous sommes constamment en zone rouge, saturés d’acide lactique organisationnel. Nous sprintons du lundi matin au vendredi soir, et parfois même le week-end. Résultat ? Burn-out, turnover, dette technique qui s’accumule, qualité qui dégringole.
David a illustré cela avec l’exemple de « Brenda » (nom fictif, ou pas !). Si Brenda estime une tâche à 4 jours et qu’on lui impose de la faire en 2, elle le fera. Elle est professionnelle, elle veut bien faire, elle ne veut pas décevoir. Mais à quel prix ? De la dette technique qu’il faudra rembourser plus tard, des bugs qui remonteront en production, des raccourcis pris sur la qualité, des tests sautés. Et le pire dans tout ça ? Brenda le sait. Elle sait qu’elle est en train de faire du mauvais travail. Mais elle n’a pas le choix.
La leçon est rude mais essentielle : en forçant l’accélération, le management donne implicitement l’autorisation de mal faire le travail. Et ça, c’est exactement ce qui tue la performance sur le long terme.

Concrètement, on fait comment lundi matin ?
Au-delà du constat, comment appliquer ce ralentissement au quotidien sans passer pour quelqu’un qui ne veut pas bosser ? Comment vendre ça à son manager, à son client, à son équipe ? La conférence a proposé des outils concrets pour une performance durable, des choses qu’on peut vraiment mettre en place dès demain.
1. Sortir du piège « date fixe / périmètre fixe »
C’est le classique « Effet Salon » : une date immuable (le salon de l’auto, les JO, la rentrée scolaire) et un périmètre énorme vendu avant même d’avoir codé une ligne. On se retrouve coincés dans un triangle impossible : date fixe, périmètre fixe, qualité… variable.
L’approche proposée est radicale mais simple. D’abord, challenger systématiquement la date. Poser la question qui fâche : « Qu’est-ce qu’il se passe vraiment si on livre une semaine plus tard ? » Spoiler : dans 80% des cas, il ne se passe rien du tout. La date est souvent psychologique, politique, mais rarement vitale.
Et si la date est vraiment vitale (les JO ne vont pas se décaler pour moi parce que j’ai un imprévu), alors il faut avoir le courage d’accepter un périmètre variable. On livre le cœur fonctionnel, le MVP qui tient vraiment la route, et on itère après. Ça demande du courage managérial, mais c’est la seule façon de ne pas sacrifier la qualité.
2. La discipline du mono-tâche
Le multitâche est un mythe. Notre cerveau ne peut pas traiter plusieurs tâches complexes en même temps. Ce qu’on appelle « multitâche », c’est juste notre cerveau qui « switche » rapidement d’une tâche à l’autre. Et chaque switch a un coût : perte de concentration, perte d’efficacité, fatigue cognitive accrue.
David nous a partagé ses astuces personnelles, celles qu’il applique vraiment au quotidien : téléphone en silencieux tout le temps (oui, tout le temps), casque sur les oreilles comme signal « Ne pas déranger » en open-space, même sans musique parfois. Et surtout, refus poli mais ferme des réunions sans ordre du jour clair. « Si tu ne peux pas me dire en une phrase pourquoi tu as besoin de moi, je ne viendrai pas. »
Ça peut sembler radical, mais pensez au temps gagné. Pensez à la qualité du travail produit quand on peut se concentrer vraiment sur une seule chose pendant une heure.
3. Cultiver les temps morts
Un point qui n’était pas explicitement dans la structure initiale mais qui ressortait fortement de la conférence : l’importance des temps morts. Ces moments où on ne produit rien de « tangible », où on réfléchit, où on prend du recul. Dans notre culture du « toujours plus », ces moments sont devenus suspects. On culpabilise de ne pas être en train de faire quelque chose.
Pourtant, c’est dans ces moments que naissent les meilleures idées, qu’on identifie les vrais problèmes, qu’on trouve les solutions élégantes plutôt que les rustines qui vont nous exploser à la figure trois mois plus tard.

Conclusion : et si nous prenions un peu plus le temps !
Je retiendrai une phrase de cette intervention, celle qui change tout. Nous passons notre temps à dire « Je n’ai pas eu le temps », comme si nous étions victimes de quelque chose venant de l’extérieur, comme si le temps nous était volé, ou comme si on ne choisissait pas comment l’exploiter, l’utiliser ce temps.
David nous invite à changer un seul mot pour reprendre le pouvoir : dire « Je n’ai pas PRIS le temps ». Nuance subtile, mais impact énorme. Cela nous remet face à nos responsabilités et à nos choix de priorisation. Parce que oui, nous faisons des choix, même quand nous avons l’impression de les subir.
Dire « Je n’ai pas pris le temps de tester correctement », c’est reconnaître qu’on a fait le choix (contraint ou non) de livrer vite plutôt que bien. Et c’est ce qui permet ensuite de discuter : est-ce qu’on peut faire des choix différents ? Est-ce qu’on peut dire non ? Est-ce qu’on peut négocier autrement ?
Alors, pour vos projets de 2026, la vraie tendance ne serait-elle pas d’accepter de ralentir pour enfin construire quelque chose de meilleure qualité, avec davantage de valeur ? De sortir de cette course perpétuelle qui nous épuise sans nous faire vraiment avancer ?
De mon côté, j’ai commencé par une action simple : j’ai coupé mes notifications pour rédiger cet article. Résultat ? Je l’ai écrit deux fois plus vite, avec beaucoup moins de stress. Et vous, par quoi allez-vous commencer ?
Pour aller plus loin
Ressources citées :
- Oser le slow en entreprise (H. Chappuy)
- Let My People Go Surfing (Yvon Chouinard, fondateur de Patagonia)
Pour découvrir David Laizé :
- Son site : https://davidlaize.com/
- Sa conférence « Ralentir pour aller plus loin » : https://youtu.be/qfdjj19Rp-4?si=J37X2RPxMYxf3aMa
