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La souveraineté numérique : bien plus qu’une histoire de cloud souverain

article sylvain

Sommaire

  1. Les dépendances technologiques et industrielles
  2. Les dépendances aux plateformes et aux vecteurs de diffusion
  3. Les dépendances aux acteurs du contrôle et de l’influence informationnelle
  4. Gérer les dépendances plutôt que viser l’indépendance

En 2017, le Danemark nomme un ambassadeur auprès des GAFAM dans la Silicon Valley. Il déclare que ces sociétés sont « un nouveau type de nation ». En 2020, cet ambassadeur rejoint Microsoft comme vice-président des affaires gouvernementales européennes. Un parcours révélateur en lui-même : le premier ambassadeur tech du monde passe directement dans l’industrie qu’on aurait justement aimé mieux réguler. Est-ce une simple anecdote ou la matérialisation de nos difficultés en matière de souveraineté numérique ?

Dans le panorama de la dernière décennie, un constat s’impose : en pratique, c’est le cloud qui a capté le débat et les investissements publics en France dans le domaine de la souveraineté numérique. Les grandes actions publiques (SecNumCloud, doctrine « Cloud au Centre », France 2030, appels à projets) ont presque toutes été centrées sur l’hébergement des données. En quinze ans, la France a investi plusieurs centaines de millions d’euros dans le cloud souverain, et pourtant aujourd’hui 70 % du marché européen reste dominé par Amazon, Microsoft et Google. Qu’a-t-on négligé ? Qu’a-t-on oublié ? Le cloud est-il réellement le bon prisme pour tendre vers une plus grande souveraineté numérique ? Panorama de nos dépendances.


Les systèmes d’exploitation ? Microsoft (Windows, Office 365, Active Directory) reste omniprésent, y compris dans nos administrations. Les systèmes de paiement ? Visa et Mastercard sont hégémoniques : 61 % des paiements par carte en zone euro y transitent, et le cas russe a montré qu’ils pouvaient être coupés en quarante-huit heures. Les semi-conducteurs ? Les composants ? Ce sont des couches fondamentales sur lesquelles repose tout le reste. Sans maîtrise à ce niveau, toute souveraineté « au-dessus » est compromise.

Cela étant posé, la France dispose d’un avantage structurel dans le domaine de l’énergie grâce à son parc nucléaire. Des politiques publiques françaises et européennes existent sur la question des semi-conducteurs : le Chips Act européen a produit certains résultats, mais également plusieurs déceptions au regard des ambitions initiales. Le projet d’euro numérique a le mérite d’être lancé mais ne produira pas de résultats avant 2029. En bref : peu d’avancées majeures en matière d’indépendance.

Les dépendances aux plateformes et aux vecteurs de diffusion

Le cas des DNS racine est emblématique. Depuis 2016, la dépendance directe à l’administration américaine a été abandonnée, mais la gouvernance demeure largement sous influence américaine : l’ICANN est une organisation de droit californien et Verisign reste l’opérateur technique. Il s’agit d’une dépendance plus diffuse, mais bien réelle.

Les dépendances aux acteurs du contrôle et de l’influence informationnelle

Au-delà de la technologie, il s’agit ici d’influencer les esprits et les comportements, et donc, indirectement, la consommation, les choix électoraux ou encore les débats publics. Qui décide des algorithmes de recommandation ? Qui peut réduire ou amplifier la portée d’un contenu politique dans 180 pays ?

Les opérateurs des réseaux sociaux, voire certains groupes médiatiques, tendent à agir comme des acteurs quasi-souverains de facto. Leur influence dépasse souvent le cadre traditionnel de la régulation étatique. Pourtant, ils ne disposent d’aucun mandat démocratique et poursuivent leurs propres intérêts.

Dans ce domaine, des moyens existent, comme Viginum en France. L’organisme devait passer de 42 à 65 ETP (équivalents temps plein) d’ici fin 2025, mais restera finalement à 42 dans un contexte de restrictions budgétaires. Est-ce un bon signal au moment où les campagnes d’influence sont démultipliées par l’intelligence artificielle ? De l’autre côté de l’Atlantique, Meta déclare employer 15 000 modérateurs de contenus pour ses seuls utilisateurs européens.

Gérer les dépendances plutôt que viser l’indépendance

Le rapport de la Cour des comptes sur les enjeux de souveraineté des systèmes d’information civils de l’État, publié en octobre 2025, le confirme : l’ambition affichée par la France en matière de souveraineté numérique peine à se concrétiser.

Aucune puissance moderne n’est totalement indépendante. Même les États-Unis dépendent de Taïwan pour une partie des semi-conducteurs les plus avancés. La Chine dépend encore de technologies occidentales dans certains segments critiques. D’ailleurs, la Cour des comptes adopte une approche similaire lorsqu’elle évoque la nécessité d’atteindre un « niveau de confiance suffisamment élevé » dans les fournitures de composants critiques plutôt qu’une souveraineté absolue.

Nous proposons donc de déplacer le débat. La vraie question n’est pas de savoir comment redevenir indépendant : cette ambition relève largement de l’illusion. La souveraineté numérique n’est pas un état à atteindre mais une gestion permanente des dépendances. Ce qu’il nous manque aujourd’hui, c’est une identification claire de ces dépendances, de celles qui sont vitales et de celles qui le sont moins, afin de mieux les hiérarchiser et les traiter.

Le prochain article proposera une tentative d’analyse de ces dépendances.

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