La souveraineté numérique : faire d’un mot-valise un concept opérationnel

Sommaire
- Pilier n°1 : l’Etat
- Pilier n°2 : le secteur privé
- Pilier n°3 : l’enseignement et la recherche
- Pilier n°4 : la société civile
Anu Bradford distingue trois « empires numériques » : le modèle américain axé sur le marché, le modèle chinois piloté par l’État, le modèle européen fondé sur les droits. Les modèles chinois et américain sont établis… et fonctionnent aujourd’hui. Quel avenir pour le modèle européen, industriellement distancé mais normativement en avance ? Toute la question est de savoir si cette puissance réglementaire se convertit en souveraineté.
Pour mieux le comprendre, rappelons que la souveraineté numérique n’est pas un état à atteindre mais une gestion permanente de ses dépendances. Il nous manque encore une grille de lecture : pour piloter ses dépendances, il faut d’abord les identifier, et pas seulement les plus visibles. Et ensuite ? Cette grille doit nous permettre de les mesurer, de les hiérarchiser… et, s’il le faut, d’arbitrer. Cet article propose d’identifier des piliers de la souveraineté, dans le but de constituer une grille d’indicateurs actionnables.
Pilier n°1 : l’Etat
L’État dispose de prérogatives exclusives ; il est naturellement le premier pilier « évident » de la souveraineté. On pense au domaine du renseignement et aux capacités offensives, mais aussi à la capacité de régulation du numérique.
Thématiques du pilier « État »
Renseignement ● ComCyber ● Cyberdéfense ● Diplomatie ● Régulation
Sur le volet ComCyber en particulier, toutes les puissances ne disposent pas de capacités cyber offensives, et celles qui en disposent ne les assument pas toutes publiquement : rendre sa doctrine publique est déjà, en soi, une posture de souveraineté. La France l’a fait en 2019, et y a ajouté un volet d’influence (L2I pour « Lutte Informatique d’Influence ») en 2021. À l’autre bout du spectre, la Russie a promulgué en 2019 sa loi sur l’« Internet souverain » pour pouvoir isoler son réseau du reste du monde, et la Chine a érigé son Grand Pare-feu en modèle exportable. Disposer de ces capacités, les encadrer juridiquement et choisir ce qu’on assume publiquement sont déjà trois postures souveraines.
Pilier n°2 : le secteur privé
En matière de numérique, l’État n’est souverain que si les solutions technologiques qu’il utilise sont souveraines : matériels, logiciels, composants, fournisseurs d’infrastructure, etc. En cela, les dépendances au secteur privé sont particulièrement fortes, et un secteur privé national fort est une condition quasi indispensable de la souveraineté numérique.
Thématiques du pilier « Secteur privé »
Infrastructure ● Matériel ● Logiciel ● Service ● Économie
Nous le constatons : l’État conserve un noyau régalien (renseignement, chiffrement souverain, identité numérique) et confie le reste à des acteurs privés qui concentrent désormais une part importante des capacités d’innovation, des infrastructures de calcul et des compétences. Que dire de l’influence de Palantir dans l’analyse des données au service des États – et pas seulement de celui des États-Unis ? Que dire des récentes limitations de l’utilisation des derniers modèles d’IA d’Anthropic ? Par ailleurs, certaines dépendances n’appartiennent à aucun État parce qu’elles relèvent de communs transnationaux. Les câbles sous-marins en sont le meilleur exemple : sur ces couches, la souveraineté n’est jamais strictement nationale, et elle est très dépendante d’acteurs privés.
Pilier n°3 : l’enseignement et la recherche
Sans innovation, pas de souveraineté dans la durée. Où est passée notre souveraineté du siècle précédent ? Elle a été – en partie – avalée par les Big Tech américaines, entre autres acteurs. La recherche privée ou académique est le moteur de notre innovation et demeure nécessaire au développement de nouvelles technologies mais aussi de services qui les exploitent.
Thématiques du pilier « Enseignement et Recherche »
Recherche académique ● Recherche privée ● Formation ● Enseignement ● Technologie
Le coût d’une vague technologique manquée se paie en souveraineté perdue : l’Europe a-t-elle déjà raté celle de l’IA ? Les capacités de pointe se concentrent aujourd’hui entre deux pôles, américain et chinois ; le paquet « souveraineté technologique » présenté par la Commission européenne le 3 juin 2026 vise à faire de l’UE un « continent de l’IA », tentative de rattrapage dont l’issue reste ouverte. Quoi qu’il en soit, cryptographie quantique, intelligence artificielle, implants connectés, robotique, etc. : comment éviter de décrocher sur l’une des technologies susceptibles de redéfinir les rapports de force ?
Pilier n°4 : la société civile
La société civile rassemble les citoyens organisés en réseaux sociaux ou considérés dans leur ensemble. Fédérer la société civile, informer (ou manipuler…) le grand public, diffuser des valeurs communes à une population : c’est un domaine flou mais un pilier de la souveraineté numérique à part entière.
Thématiques du pilier « Société civile »
Population ● Crime organisé ● Réseaux sociaux ● Médias ● Éthique
Les médias, y compris les réseaux sociaux, qui peuvent être vus comme tels, sont le terrain où se gagne ou se perd l’adhésion de la société civile. Les ingérences informationnelles y sont devenues industrielles, et le pouvoir est à la main des fournisseurs de contenus… eux-mêmes tributaires des algorithmes et des éditeurs de plateformes. En définitive, la dépendance informationnelle est une dépendance étrangère et privée.
Vers un tableau de bord de la souveraineté numérique
Sans modèle, la souveraineté numérique restera un vœu pieux habillé en politique publique. Chaque pilier et chacune de ses composantes peuvent faire l’objet d’un marqueur de dépendance mesurable ou extrapolé. La grille descriptive de la souveraineté numérique devient alors un tableau de bord.

Ce premier niveau de tableau de bord, largement perfectible et jamais vraiment figé, rend visibles les dépendances et leur évolution dans le temps. Il exprime ce dont nous dépendons réellement, et ce que nous pouvons choisir de garder, de réduire ou d’arbitrer. Il permet aussi d’assumer sa posture de souveraineté numérique : entre le verrouillage chinois, le marché américain et la régulation européenne, quelle combinaison choisissons-nous, et au prix de quelles dépendances ?
